Labeur, travail, oeuvre

Labeur, Travail, Œuvre

Trois mots qui désignent une activité humaine quotidienne. Pourtant, le vécu de cette activité est bien différent en fonction de chacun. De l’aliénation au plein épanouissement de Soi, labeur, travail et œuvre représentent trois aspects psychiques de l’engagement dans le monde. Plongeons dans l’origine de ces mots.

Labeur

S’il ne fait aucun doute que parler de « labeur » n’est pas des plus réjouissants, son étymologie cache toutefois quelques surprises.

Ce mot pourrait provenir de labere qui signifierait « chanceler » comme sous le poids d’un fardeau (d’Elbée, 2018). Le mot labeur est en effet associé à l’effort, la souffrance, la peine, la fatigue.

Cependant, le labeur est aussi un « Processus continu ou progressif, de transformation, de maturation » (CNRTL). Il est ainsi à l’origine du mot laboratoire, lieu de la recherche et l’expérimentation concrète. Suivant cette idée, le labeur n’est plus seulement qu’une contrainte éreintante. Elle a aussi du sens, celui d’une transformation ou plutôt d’une préparation à la transformation.

C’est ainsi le cas du labour qui prépare la terre à accueillir la prochaine semence en « sillonnant » la terre (wiktionary). D’ailleurs, le mot arable a la même racine indo-européenne que labeur et labour. La terre arable est celle qui est prête à recevoir la semence. Le symbole est fort, car ce labeur œuvre dans la matière même. Ainsi, avec le labeur, le corps est pleinement impliqué. Dans l’ancien français, ce mot était d’ailleurs utilisé pour l’accouchement indiquant à la fois la souffrance et la transformation en cours.

Le labeur pourrait être considéré comme une friction, une force sur une forme, une matière. Quand le labeur est vécu de manière personnelle ou inconsciente, il est éreintant, fatiguant, source de souffrances. Quand il est vécu avec une recherche du sens et de l’intention, il devient une transformation par une préparation méthodique.

Le labeur, action sur la matière.
Le labeur, action sur la matière. Image par Ana Krach de Pixabay

Travail

En explorant ce mot, les premières significations étymologiques ne semblent guère plus réjouissantes que celles de labeur tant il semble lié à la souffrance.

Torture

À l’instar du labeur, nous employons le mot travail lors de l’accouchement. Et plus précisément dans l’obstétrique. Étymologiquement, obstétrique vient de obstare, se tenir devant. Ce qui semble autant désigner la sage-femme qui accompagne que l’obstacle (le-tresor-de-la-langue.fr). Dans ce cas, le travail est l’« Ensemble des phénomènes mécaniques de l’accouchement qui permettent la dilatation du col de l’utérus et l’expulsion du fœtus » (CNRTL). Mais ne réduisons pas, bien sûr, l’accouchement à une affaire d’obstacles à traverser !

Nous nous approchons toutefois du sens du tripalium, origine couramment admise. Instrument de torture, le tripalium se compose de trois pieux (tri palus) sur lequel les personnes été attachées et torturées. Il est certain que travailler avec ce sens-là donne beaucoup moins envie ! Cependant, avant cet emploi de torture, le tripalium était aussi un tuteur utilisé dans les vignes ou pour immobiliser les animaux. Ce qui donnerait au mot un mouvement de redressement dirigé. Cependant ces étymologies restent sujettes à controverses (Nicholson, 1927; Champion, 2017). Je vous invite à lire le texte très riche d’Isabelle Champion qui propose de nombreuses autres pistes.

Travel

En effet, d’après Michel Forestier (2021), à partir de l’étude de Marie-France Delport (1984) sur des mots espagnols médiévaux «trabajo » (travail) et « trabajar » (travailler), « indique qu’ils signifient une tension ou une dynamique portée par un agent, orientée vers un but, et qui rencontre une résistance, un obstacle ». Nous revenons à l’obstacle, mais avec une dimension de déplacement.

Cette idée de déplacement soulignent quelque chose de mécanique, de processuel comme en psychanalyse avec le « travail du deuil ». Nous le retrouvons ainsi en physique où le travail d’une force désigne l’énergie fournie par cette force lorsque son point d’application se déplace (wikipedia).

Ainsi, dans le travail, il y a un rapport au temps, à l’espace et au déplacement. Des dimensions qui semblent inexistantes dans le labeur qui paraît infini. Delport propose aussi de rapprocher le préfixe –tra du latin trans- exprimant l’idée de passage d’un état à un autre. Ainsi, le travail est lié à to travel, mot anglais pour se déplacer, voyager.

Transformation

Travail et voyage, quelle belle proposition ! Le voyage n’est pas juste un déplacement. Il invite à une évolution une de conscience. Le travail conscientise l’éprouvé d’un déplacement de conscience. Le travail est alors une rencontre de soi à soi, en orientant vers le devenir de ce que nous sommes. C’est un devenir Soi en conscience. Il y a une proposition de transformation intérieure en s’appuyant sur un objet extérieur (qui peut tout aussi être intérieur !). Ainsi, le travail tendrait vers une union d’un extérieur et d’une intériorité.

Travail et travel, un chemin qui transforme intérieurement.
Travail et travel, un chemin qui transforme intérieurement. Image par aatlas de Pixabay

Œuvre

L’étymologie de ce mot semble beaucoup plus évidente. En effet, œuvre vient du latin opera qui signifie « ensemble d’actions accomplies par quelqu’un en vue d’un certain résultat » (CNRTL). L’oeuvre fait. Elle opère dans les formes.

Opération

Œuvrer c’est faire. C’est opérer. Ces deux mots qui ont pourtant la même origine semblent porter des significations différentes. En effet dans l’œuvre, il y a un rapport à l’art, le chef-d’œuvre, alors que l’opération paraît plus mécanique. Pourtant, en vieux français, l’opera relève d’une « chose difficile à réaliser » et du chef d’oeuvre (lalanguefrançaise). L’opération fait montre d’une certaine dextérité, précision, organisation, planification. C’est bien ce que l’on demande à un chirurgien quand il opère !

Ainsi, à travers l’œuvre se dévoile une maîtrise des formes, de la matière et des processus opératoires nécessaires. Cependant, l’œuvre appelle un autre potentiel, un autre devenir. Il y a une sensibilité à plus grand. Car l’œuvre dépasse l’exécutant lui-même. Se pose alors la question : à partir d’où l’œuvre s’opère ?

Art d’Être

Tout comme labeur et travail, le sens se modifie en fonction du lieu de considération. L’œuvre change en effet de nature dès que la sensibilité est présente. D’abord, une sensibilité personnelle, affective, qui donne la créativité des productions courantes artistiques ou non. Et puis il y a aussi l’œuvre marquée par une transcendence. Ce n’est pas forcément grand. Cela peut même passer inaperçu. Mais à travers l’œuvre, c’est l’Être tout entier qui se déploie.

En allant plus loin, nous pouvons même considérer que l’œuvre n’est pas ce qui est créé, mais ce qui est, l’étant, l’Être en tant qu’Être. Il est l’œuvre qu’il crée ! Voilà toute la beauté artistique de l’œuvre. Tout être est une œuvre. Bien que nous n’en ayons pas toujours conscience ! L’art n’est pas dans les formes, ni dans les choses créées. Il est dans le mouvement de création opérée à partir du Soi et de l’ensemble des Êtres.

Labeur, Travail, Œuvre
Œuvrer en faisant de sa vie un art. Image par amurca de Pixabay

Labeur, travail et œuvre, le cycle de conscience

Comme souvent avec l’exploration des mots, il est important de ne pas se laisser entraîner par nos jugements issus des premiers sens que nous leur prêtons. Nous accordons en effet souvent des jugements négatifs aux mots labeur et travail et positif à œuvre. Pourtant, au-delà de leurs sens vulgarisés, ils montrent de précieux mouvements de la psyché.

Avec le labeur, nous sommes dans la volonté de bien, l’intention pure dans les formes et la matière. Mais une volonté et une intention a priori, extérieure à l’individu. Car la conscience n’est qu’émergente. L’individualisation en cours. Le sens se cherche. Et comme il se cherche, le labeur ne fait pas sens immédiatement. Il ne motive pas vraiment. Mais il s’opère tout le travail de l’éprouvé de la matière et de la corporéité.

Avec le travail, Nous assistons à un changement d’état intérieur. De l’inconscient du labeur, il y a une aspiration à du mieux être dans le travail. Il y a reliance et aspiration, un changement d’état. Le mouvement devient un idéal et une aspiration à devenir, à changer l’état d’être. Le travail œuvre vers l’expansion de conscience par l’unification de l’extérieur et l’intérieur. L’être devient plus conscient de lui-même, plus mature jusqu’à prendre conscience de lui-même.

Enfin, avec l’œuvre apparaît l’intelligence sensible et créatrice. Non pas l’intelligence pour servir des intérêts personnels, mais celle pour manifester de mieux en mieux la beauté des êtres. C’est alors que labeur, travail et œuvre s’entrecroisent. Car l’un ne peut ne peut exister sans l’autre. Le labeur est une préparation, le travail une reliance et l’œuvre une intelligence de création. Il s’agit d’un cycle, celui de l’évolution de la conscience d’être.

Un mot sur le burn-out

Le burn-out n’est pas un dysfonctionnement. Bien au contraire, il n’est jamais trop de rappeler que le burn-out est la conséquence d’un état psychique sain. L’être en état de « burn-out » est simplement en train de ressentir que le chemin qu’il emprunte n’est pas adapté à son aspiration. Même si ce à quoi il aspire n’est souvent qu’une subtile intuition. Le burn-out est un réajustement en tant qu’être, entre labeur, travail et œuvre. Avec le burn-out se pose la question de sa juste place, de sa juste manière d’œuvrer dans le juste rapport entre Soi et Personnalité.

Bibliographie

Champion, I. (2017). Au-delà du tripalium les diverses origines du mot travail. Revue Cadres. À consulter ici.

Delport, M-F (1984). « Trabajo – trabajar(se) : étude lexico-syntaxique », Cahiers de linguistique hispanique médiévale, n° 9, pages 99-162. Voir page 133.

d’Elbée, P. (2018). Renouveler son quotidien professionnel : Le travail inspiré. À consulter ici.

Forestier, M. (2021). Tripalium, une étymologie populaire… mais fausse. Penser le travail autrement. À consulter ici.

Nicholson, G.-G. (1927). Français « travailler, Travail ». Romania, 53(209/210), 206‑213. À consulter ici.